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Il y a des phrases que l’on entend si souvent qu’elles finissent par devenir presque un bruit de fond. Dans mon cas, il y en a une qui revient régulièrement lorsque je fais ce que je fais depuis des années : prendre un avion pour Haneda ou Narita, descendre à Ćmiya, m’incliner au Honbu et m’entraîner auprès de Soke Irie.
Cette phrase, c’est tout simplement :
« La chance ! »
Et à chaque fois, je souris. Pas un sourire de supériorité ou de lassitude, non. Un sourire sincère, presque tendre, comme quand on revoit un vieux carnet de notes où l’on aperçoit à la fois les progrès et les maladresses d’un long parcours. Ce sourire-là, c’est celui de quelqu’un qui se souvient que la route n’a pas toujours été pavée de lumière. Que derrière la carte postale du Japon, il y a eu des années bien moins photogéniques.
Alors aujourd’hui, j’avais envie de partager ce qu’il y a derrière ce mot "chance" qu’on prononce parfois un peu trop vite. Pas pour faire la liste des sacrifices, ni pour me donner un quelconque mérite… mais parce que je crois profondément que ce mot n’a pas du tout la même signification quand on le regarde de l’extérieur, ou quand on a vécu le chemin de l’intérieur.
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Quand on dit “la chance”, de quoi parle-t-on vraiment ?
Quand je dis que je pars au Japon pour m’entraîner, l’image que les gens se font est assez simple : un passionné qui a trouvé un moyen de pratiquer son art directement auprès du fondateur. Un homme qui prend l’avion tous les six mois, qui revient avec des anecdotes, des progrès technique, et des souvenirs pleins la tête.
Et tout cela est vrai.
Ce que l’on voit de l’extérieur, c’est le résultat.
Ce que l’on ne voit pas, c’est la construction.
On pense que j’ai « de la chance » d’être élève direct de Soke Irie. Mais on ne pense pas toujours aux dix années d’attente avant même d’obtenir une introduction. Dix ans, c’est long. C’est un morceau de vie. C’est une décennie pendant laquelle on continue de s’entraîner, de se former, de chercher, sans savoir si cela aboutira un jour.
On pense que j’ai « de la chance » d’être aujourd’hui 7á” dan. Mais on oublie parfois que le jour où j’ai enfin mis les pieds au Honbu, j’ai accepté, avec joie, mais aussi avec humilité, de recommencer au rang de ceinture blanche. De laisser mes repères, mes années de pratique, mes habitudes, à la porte. De repartir réellement de zéro, non pas pour briller, mais pour apprendre.
On pense que j’ai « de la chance » de voyager régulièrement au Japon. Mais on ignore souvent que pendant deux ans, ma vie tenait dans un espace presque monacal : un matelas au sol, un micro-ondes, des sacs plastiques pour ranger mes vêtements. Pas de frigo. Pas de lave-linge.
Un quotidien où j’achetais à manger au jour le jour en été, et où l’hiver, je déposais la nourriture sur le rebord de la fenêtre pour la garder au frais. Une vie très loin du confort moderne, mais parfaitement alignée avec mes priorités de l’époque : le KokodĆ passait avant tout le reste.
Alors oui, vu d’aujourd’hui, tout cela peut sembler lointain.
Mais ce sont précisément ces années-là, celles que l’on ne voit pas, qui ont construit le chemin sur lequel je marche maintenant.
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La chance… ou les choix que l’on fait quand personne ne regarde
Je ne crois pas vraiment à la chance comme une pluie fine qui tomberait au hasard sur certaines têtes. Je crois plutôt aux choix. Aux habitudes. Aux petits actes que l’on répète jour après jour, même quand c’est difficile, même quand personne ne nous voit, même quand personne ne nous applaudit.
La chance, dans ce sens-là, ce n’est pas quelque chose qui arrive du ciel. C’est quelque chose que l’on fabrique. Un terrain fertile que l’on entretient, et où, parfois, quelque chose finit par germer.
Les dix années d’attente avant de rencontrer Soke, ce n’était pas de la chance.
C’était de la fidélité à une direction.
Les entraînements où tout me semblait flou, où je ne comprenais pas encore le relâchement, où mes habitudes de travail me jouaient des tours… ce n’était pas de la chance.
C’était de la patience.
Les nuits dans mon appartement minimaliste, où je rentrais fatigué mais heureux d’avoir pu consacrer mes journées au KokodĆ… ce n’était pas de la chance non plus.
C’était la priorité que j’avais choisie.
C’est amusant parce que, si je me mettais moi-même dans la peau de quelqu’un qui ne connaît de ma pratique que la surface, je dirais peut-être aussi : « la chance ».
Mais quand on regarde les choses de l’intérieur, on sait que ce qui semble tomber du ciel est souvent le fruit d’années de labeur invisible.
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Ce qu’on voit… et tout ce que l’on ne voit pas
La plupart des accomplissements, dans le KokodĆ, dans les arts martiaux, dans la musique, dans le sport, dans la vie professionnelle, dans n’importe quel domaine, fonctionnent un peu comme un iceberg.
On ne voit que la partie émergée.
La partie invisible, elle, n’est pas très glamour : des heures de travail, des doutes, des essais ratés, des journées où l’on se demande si on progresse vraiment, des sacrifices matériels, parfois des renoncements.
Et pourtant, c’est cette partie immergée qui soutient tout le reste.
Je me souviens d’une soirée à Ćmiya, lors de l’un de mes premiers séjours. J’avais passé la journée à m’entraîner, à essayer de comprendre un détail minuscule dans un mouvement que Soke avait montré dix secondes. Dix secondes pour lui, mais trois semaines de réflexion pour moi. Je suis rentré à l’hôtel, j’ai déposé mon sac, je me suis assis sur mon matelas et j’ai soudain réalisé que je ne savais même pas si ce que je faisais était juste.
Et c’est à ce moment-là que j’ai souri, parce que j’ai compris que c’était précisément là que tout commençait : dans ces moments sans certitude, où l’on avance quand même.
Rien de tout cela ne fait rêver sur Instagram.
Et pourtant, c’est là qu’on construit les bases les plus solides.
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Pourquoi je ne dis jamais “la chance” aux autres
C’est d’ailleurs pour cette raison que, lorsque quelqu’un me raconte une réussite, un projet qui avance, une porte qui s’est ouverte, je ne lui dis jamais : « La chance ! »
Parce que je sais que, derrière ce moment lumineux, il y a souvent :
- des années d’efforts invisibles,
- des hésitations,
- des peurs affrontées,
- parfois des choix difficiles,
- et surtout une volonté constante de ne pas lâcher.
Alors je préfère dire : « Bravo. », « Bien joué. », « Continue. Lâche rien. »
C’est une manière de reconnaître le parcours, pas seulement le résultat.
De valoriser l’intention, la détermination, la persévérance.
Et de rappeler que, même si la vie nous offre parfois des opportunités, c’est toujours nous qui décidons si nous les saisissons, et ce que nous faisons ensuite pour les honorer.
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Le KokodĆ comme fil conducteur : avancer sans forcer
Ce rapport à la « chance » rejoint d’ailleurs profondément l’esprit du KokodĆ.
Dans notre école, on ne force pas.
On ne cherche pas à imposer.
On ne lutte pas contre la réalité : on la suit, on l’écoute, on s’y adapte.
Le relâchement, la précision, la connexion… tout cela demande une discipline infiniment plus subtile que la force brute. Et cette discipline, comme tout ce qui est profond, ne tombe jamais du ciel.
Elle se construit.
Elle mûrit.
Elle s’affine avec les années.
Les Gakkun, par exemple : la première fois qu’on me les a montrés, j’ai eu l’impression de ne rien comprendre. Des années plus tard, je me rends compte que je commence à peine à percevoir ce qu’ils contiennent. Est-ce de la chance ?
Non. Juste du temps, de l’écoute, de la patience, et beaucoup d’humilité.
Ce qui est vrai dans la pratique martiale l’est aussi dans le chemin de vie qui l’accompagne.
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Alors, la chance ? Oui… mais pas comme on l’imagine
Si je devais être tout à fait honnête, je pourrais dire que oui, j’ai eu de la chance.
Mais pas la chance que l’on croit.
J’ai eu la chance de croiser des personnes qui m’ont aidé.
La chance d’être entouré de gens qui m’ont soutenu, parfois simplement en me posant une main sur l’épaule après un entraînement difficile.
La chance d’avoir rencontré un maître dont la profondeur technique et humaine a donné un sens à ma pratique.
La chance de pouvoir, aujourd’hui, transmettre tout cela dans mon dojo.
Mais pour que ces rencontres existent, il a fallu que je marche longtemps.
Pour que ces portes s’ouvrent, il a fallu que je frappe patiemment.
Pour que ces opportunités se présentent, il a fallu que j’organise ma vie autour de ma pratique, même dans les périodes les plus « minimalistes ».
La chance, c’est peut-être simplement ça : une rencontre entre l’inattendu et la persévérance.
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Ce que j’aimerais que vous reteniez
Si je partage tout cela, ce n’est pas pour dire que le chemin a été dur, ni pour susciter l’admiration. C’est pour transmettre une idée simple :
Ce qu’on appelle parfois la “chance” chez les autres ressemble souvent beaucoup à du courage, de la constance et des priorités assumées.
Et si vous aussi, un jour, vous me racontez quelque chose d’incroyable que vous avez accompli, que ce soit dans un dojo, dans votre métier, ou dans un projet personnel, je vous le promets : je ne vous dirai jamais « la chance ».
Je vous dirai simplement : « Bravo. Continue. Ne lâche rien. »
Parce que je sais, pour l’avoir vécu, que derrière toute réussite, il y a un chemin.
Et que ce chemin mérite d’être reconnu.
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Bonus
En bonus, je vous partage une petite vidéo qui n’a rien à voir avec le KokodĆ, mais qui pour moi est pleinement dans le sujet. C’est un extrait d’un show télévisé, une performance artistique comme on en voit souvent. Mais le jour où je l’ai découverte, quelque chose a changé.
Là où, d’habitude, je voyais un spectacle, j’ai vu les heures de travail, la persévérance, l’abnégation silencieuse de l’artiste.
J’ai compris que ce que le public applaudit en trois minutes demande parfois une décennie d’efforts invisibles.
Et, sans exagérer, cette vidéo a marqué un tournant dans ma manière de pratiquer.
C’est pour cela que je la partage : elle illustre parfaitement ce qu’on confond trop vite avec de la “chance”.
Il y a trĂšs longtemps, en tombant sur cette vidĂ©o, jâai pris conscience quâil fallait travailler dur dans lâombre pour obtenir ce que lâon veut.
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